La Déclaration de politique générale du Premier ministre Ahmadou Al Aminou Lô, prononcée mardi devant l’Assemblée nationale, restera comme un exercice à la tonalité inhabituelle : quatre heures de débats souvent vifs, mais qui n’ont débouché sur aucune motion de censure, contrairement aux scénarios envisagés par plusieurs observateurs compte tenu du rapport de forces défavorable au Gouvernement dans un hémicycle dominé par les partisans d’Ousmane Sonko.
Un Premier ministre qui assume les chiffres, sans esquive
Ce qui semble d’abord attirer l’attention dans l’intervention du chef du Gouvernement, c’est le choix de livrer un état des lieux brut des finances publiques plutôt que de s’en tenir à des annonces générales. Il a ainsi révélé qu’à fin 2024, la dette du secteur public, consolidée s’établissait autour de 132 % du PIB, soit plus de 23 500 milliards de francs CFA, avec un déficit budgétaire réévalué à 13,7 % du PIB. Il a également annoncé que 1 956 milliards de francs CFA d’arriérés étaient dus aux entreprises sénégalaises et étrangères, et qu’environ 2 400 dossiers jugés réguliers, sur un total de plus de 5 400, seraient traités en priorité.
Sur le programme conclu avec le FMI, il a été tout aussi précis en évoquant un accord technique signé le 1er septembre 2026 pour un montant d’environ 2,2 milliards de dollars sur 36 mois, au titre de la Facilité élargie de crédit. Il a pris soin de distinguer ce dispositif d’une restructuration classique, insistant sur le terme de « reprofilage », c’est-à-dire un allongement des maturités et une renégociation des taux, sans effacement de dette. Sur les subventions, il a illustré son propos par un exemple concret et volontairement clivant : les quelque 800 milliards de francs CFA consacrés chaque année aux subventions au carburant profitent, selon ses chiffres, à hauteur de 65 % aux 20 % de ménages les plus aisés, un argument destiné à justifier le recentrage annoncé de ces subventions vers la Bourse de sécurité familiale et les ménages vulnérables.
Une opposition qui ne désarme pas, mais reste dans le cadre du débat
Face à ces annonces, l’opposition parlementaire a multiplié les mises en cause, sans pour autant franchir le seuil de la censure. La présidente du groupe Takku Wallu, Aïssata Tall Sall, a par exemple interpellé le Premier ministre sur la disponibilité réelle des ressources budgétaires, avançant le chiffre de 760 milliards de francs CFA pour l’année 2026 et questionnant la cohérence de sa trajectoire politique par rapport à ses positions antérieures. Elle s’en est également prise à la gestion du dossier gazier avec BP, rappelant que le contrat prévoit une alimentation du marché local en gaz naturel, et a dénoncé ce qu’elle a qualifié de flou sémantique entre les notions d’ajustement, de reprofilage et de restructuration.
Le membre du même groupe, Abdou Mbow, a pour sa part évoqué un bilan qualifié de « sans profondeur » de l’action gouvernementale après neuf mois d’exercice, portant la voix d’une insatisfaction populaire qu’il dit avoir constatée sur le terrain. Le député Guy Marius Sagna, enfin, a orienté sa critique sur la méthode plus que sur le fond, reprochant au Gouvernement d’avoir signé l’accord avec le FMI sans consultation préalable de l’Assemblée nationale, et annonçant le dépôt d’une nouvelle procédure de mise en accusation visant l’ancien président Macky Sall, qu’il tient pour responsable de la crise de la dette héritée.
Des critiques venues du propre camp du pouvoir
C’est un fait notable de cette séance! En effet, les remous les plus vifs ne sont pas venus exclusivement de l’opposition. Plusieurs cadres du Pastef, parti dont est issu le président de la République mais aujourd’hui en délicatesse avec l’exécutif, ont réagi en direct à l’aveu, par le Premier ministre, d’une situation assimilable à un ajustement structurel. L’ancienne porte-parole du gouvernement Marie Rose Khady Fatou Faye a réagi publiquement sur les réseaux sociaux dès cette annonce, tandis que l’ancien ministre et député Amadou Ba a estimé que le chef du Gouvernement venait de confirmer que le pays se trouvait désormais au « 5e sous-sol » des agences de notation, appelant à en tirer toutes les conséquences pour la suite du mandat. Le responsable Pastef Waly Diouf Bodian est allé plus loin, accusant l’exécutif de vouloir gouverner « dans la tromperie » en maintenant le cap officiel du projet tout en agissant, selon lui, en sens inverse.
Face à ces critiques, des membres du Gouvernement sont montés au créneau pour défendre le bilan présenté. Le ministre de la Microfinance et de l’Économie sociale et solidaire, Alioune Dione, a par exemple récusé toute idée de perte de souveraineté liée à l’accord FMI, la présentant au contraire comme un changement de méthode destiné à sortir le Sénégal d’une dépendance prolongée à l’égard de l’institution de Bretton Woods, tout en mettant en avant le doublement des bourses familiales comme preuve, selon lui, que le Gouvernement ne s’inscrit pas dans une logique d’ajustement structurel classique.
La méthode plutôt que la polémique
Ce qui a marqué les échanges, c’est la constance avec laquelle le Premier ministre a choisi de répondre par l’argumentation technique plutôt que par la controverse politique. Interrogé implicitement sur sa légitimité à revoir certains choix de son prédécesseur à la Primature, aujourd’hui président de l’Assemblée, il a pris soin de rappeler qu’il avait lui-même supervisé, comme secrétaire général du Gouvernement, l’élaboration du Référentiel Sénégal 2050 et le suivi de plusieurs chantiers sensibles, dont les audits fonciers et la revue des contrats dans les secteurs stratégiques, écartant ainsi tout procès en rupture avec l’héritage de la précédente équipe.
Sur la méthode de gouvernement à venir, il a détaillé un dispositif concret de reddition de comptes : des lettres de mission assorties d’objectifs mesurables pour chaque ministre, rendues publiques, des revues trimestrielles d’exécution qu’il présidera personnellement, ainsi qu’une publication trimestrielle des indicateurs de transformation. Il s’est engagé à ce qu’un débat annuel d’évaluation se tienne devant l’Assemblée pour présenter les résultats obtenus, les écarts constatés et les mesures correctives.
Ousmane Sonko : des institutions « debout » plutôt qu’« alignées »
En clôturant la session extraordinaire, le président de l’Assemblée nationale a livré un discours qui a contribué à désamorcer les scénarios de rupture. Ousmane Sonko a affirmé que la divergence entre l’exécutif et le pouvoir législatif, même profonde, ne constituait pas en soi une crise institutionnelle, tant que la Constitution demeure respectée et que le dialogue reste possible. Il a explicitement récusé l’idée selon laquelle l’absence d’alignement entre la majorité parlementaire et le président de la République traduirait une crise au sommet de l’État, rappelant que le Président tient sa légitimité de l’élection de mars 2024 et les députés de celle de novembre de la même année, sans qu’aucune de ces légitimités ne prime sur l’autre.
Il a par ailleurs insisté sur le fait que l’autonomie revendiquée par l’Assemblée n’autorisait ni l’obstruction ni l’esprit de revanche, appelant les députés à contrôler sans harceler et à s’opposer sans paralyser. Ce cadrage, venu de la plus haute autorité de l’institution parlementaire, a sans doute pesé dans la retenue observée jusqu’au bout de la séance, y compris chez les élus du Pastef les plus critiques à l’égard du Gouvernement.
Une motion de censure qui n’a pas eu lieu
C’est peut-être là l’enseignement politique le plus significatif de cette journée. Alors que la configuration parlementaire, une majorité acquise à l’ancien Premier ministre devenu président de l’Assemblée, face à un Gouvernement sans majorité propre nourrissait depuis plusieurs semaines des spéculations sur un possible bras de fer institutionnel, aucun groupe parlementaire n’a engagé de procédure de censure à l’issue des débats. Les critiques, parfois très dures dans la forme, sont restées circonscrites au registre du contrôle parlementaire classique avec des interpellations, des demandes de précisions, des mises en cause de la méthode, sans jamais déboucher sur une remise en cause formelle de la légitimité du Gouvernement à poursuivre son action.


