Une simple critique sur les visuels de vœux à l’occasion de la Korité et voilà que ça crée une polémique. Le directeur du Cesti, Mamadou Ndiaye, a regretté, le lundi 31 mars, sur sa page Facebook, que les communicants aient mis en avant les autorités à la place des institutions. « Les directeurs, chargés de communication ou chefs de cellules qui ont affiché les ministres, DG ou maires sur les visuels de vœux pour la Korité, ne comprennent RIEN à la communication institutionnelle », écrit-il.
Pour avoir dit ça, non seulement il fait l’objet d’attaques sur les réseaux sociaux, mais en plus, il dit avoir reçu un appel « discourtois » de la part d’un membre du cabinet du ministre de l’Enseignement supérieur Abdourahmane Diouf, pour lui reprocher d’avoir critiqué en public son ministère de tutelle.
Si le Sénégal en est arrivé à ce point, les universitaires y ont une grande part de responsabilité. Depuis quelques années, ils sont nombreux à avoir déserté le débat d’idées préférant le confort des amphithéâtres et des séminaires et autres colloques. Entre 2021 et 2024, il a été difficile, pour les journalistes, d’avoir un universitaire prêt à apporter la lumière scientifique sur certaines questions, en toute objectivité. Beaucoup disaient « avoir pris du recul’’ dans ces circonstances. L’un des arguments qui venaient le plus était qu’on risquait de se faire insulter sur les réseaux sociaux. À quoi sert alors un intellectuel qui n’a pas le courage de ses idées ? Sa mission n’est-elle pas de guider la masse, de sortir des sentiers battus ? Autrement dit d’être très souvent incompris, parce qu’en avance. Une position qu’il faut toujours assumer, même s’il faut s’exiler comme les Allemands du temps du nazisme. Galilée avait déjà montré la voie, Cheikh Anta Diop aussi. Hélas, les temps ont changé. Ce n’est pas moi qui le dit, mais l’un d’eux.
Lors des commémorations des 80 ans du massacre de Thiaroye en 1944, le Pr. Ibrahima Thioub, ancien recteur de l’Ucad, dit avoir constaté que depuis l’indépendance, les historiens se sont toujours inscrits dans la dynamique impulsée par les différents régimes. Ils ont accompagné le déboulonnement du statut de Demba et Dupont sous Diouf, ils ont cautionné son rétablissement sous Wade. Aujourd’hui, ils sont dans une dynamique souverainiste. Bref, ils ont toujours apporté la caution scientifique à une démarche politique.
Pour en revenir au contexte politique récent, le Sénégal a assisté à une communauté universitaire politiquement divisée en deux. Un camp favorable au pouvoir de Macky Sall et un autre proche de Pastef. On avait donc droit à des intellectuels colorés. Ismaïla Madior Fall (pouvoir) et Ngouda Mboup (Pastef) en étaient les exemples les plus aboutis. Dans chaque camp, on publie des tribunes pour prendre position pour l’une ou contre l’autre des deux lignes de front.
Par exemple, le Collectif des universitaires pour la démocratie (CUD) qui réclame 300 membres s’était exprimé contre la loi d’amnistie. Aujourd’hui, Pastef propose non pas l’abrogation pure et simple promise au peuple, mais une loi interprétative. Curieusement, le CUD reste dans un silence de cimetière, alors que le débat fait rage. Ce même collectif avait exigé le départ de Macky Sall, ‘’dès le 3 avril’’, après le report de la Présidentielle.
Où sont donc ces membres du CUD, à l’heure où l’on assiste à la restriction des libertés publiques ? Aujourd’hui, un post sur Facebook ou une regrettable sortie peut valoir une convocation et parfois un emprisonnement. Mais cela ne semble pas émouvoir le collectif. On peut même se demander si ce collectif existe toujours, car une bonne partie des membres sont nommés ministres, secrétaires d’État, directeurs, secrétaires exécutifs…
Que dire alors des autres universitaires de l’autre camp ? En guise de réplique au CUD, une tribune dénommée ‘’La démocratie sénégalaise reste debout’’ a été publiée. Il s’agit d’un texte de 1 220 Sénégalais, dit-on, mais dont les 80 (les plus visibles sans doute) sont des universitaires. On notera au passage que les cinq premières signatures sont celles des recteurs de différentes universités du pays.
Face à ce duel, les intellectuels qui n’appartiennent à aucun camp ont préféré garder le silence. La parole scientifique avait alors déserté le débat public. La faute à des intellectuels engagés pour les uns, frileux pour les autres.
La nature ayant horreur du vide, les chroniqueurs ont pris la place des universitaires. Désormais, est sachant celui qui a le courage de dire tout et n’importe quoi, sans sourciller. Il appartient aux universitaires de faire leur introspection et de conquérir la place qu’ils n’auraient jamais dû perdre.
Et pour cela, il ne faut surtout pas écouter l’autre catégorie qui pense qu’un bon universitaire ne parle pas aux médias, parce que mettant en avant la légitimité des pairs sur la légitimité médiatique. Ceux-là aussi ont tort, car avec les médias, il n’est pas question de légitimité, mais bien d’éclairer l’opinion publique, le peuple sans qui aucun enseignement, aucune recherche ou innovation n’a de sens encore moins de valeur.